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Entretiens de l’AFEC - Christophe Falin : Shanghai, Hong Kong : Villes de cinéma

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Interview de Christophe Falin, auteur de Shanghai, Hong Kong : Villes de cinéma (Paris : Armand Colin, Juillet 2014)

A l’occasion de la parution en juillet de cette année 2014 de son ouvrage intitulé « Shanghai, Hong Kong : Villes de cinéma », Christophe Falin (CF), (enseignant-chercheur au département cinéma de l’UFR Arts, philosophie et esthétique de l’université Paris 8 – Saint Denis) a accepté de répondre à quelques-unes de nos questions sur ses recherches et cet ouvrage.

Le vendredi 7 novembre à 18h, Christophe Falin sera invité pour parler de son ouvrage à la librairie Le Phénix

http://www.librairielephenix.fr/evenements/christophe-falin-13092.html


L’AFEC – Nous disposons avec votre ouvrage d’une première partie consacrée à l’évolution historique du cinéma chinois qui semble en constante mutation depuis le début du 20e siècle. Comment avez-vous construit votre travail ?

  • CF –L’idée dans la première partie est de proposer une histoire du cinéma chinois qui s’affranchisse des frontières habituelles, politiques, nationales ou culturelles, en mettant l’accent sur les échanges entre le cinéma shanghaien et le cinéma hongkongais depuis les années 1930. Les deux villes ont été les deux cœurs du cinéma chinois mais ont aussi entretenu des échanges quasiment ininterrompus durant tout le XXe siècle. Le passage au cinéma parlant, la guerre sino-japonaise, la victoire des communistes et plus récemment la rétrocession de Hong Kong à la Chine ont été des événements qui ont provoqués des échanges particulièrement intenses, avec à chaque fois des réalisateurs, des producteurs, des acteurs et actrices qui sont passés de Shanghai à Hong Kong et inversement. La première partie de l’ouvrage n’est donc pas vraiment une histoire du cinéma chinois mais plutôt une histoire des échanges entre les cinémas de Shanghai et de Hong Kong. La deuxième partie est consacrée aux multiples représentations de Shanghai et Hong Kong dans les films chinois et occidentaux depuis les années 1930, avec différents chapitres intitulés par exemples « La vie dans les Lilongs » pour Shanghai et « Le quartier Tsim Sha Tsui » ou « Une ville métisse et futuriste » pour Hong Kong. A travers des analyses d’extraits de films, il s’agit dans cette deuxième partie de montrer les différents visages qu’ont pu prendre les deux villes suivant les périodes, les genres cinématographiques, les studios ou les réalisateurs. Enfin, la troisième partie est consacrée aux cinéastes urbains shanghaiens et hongkongais, à la manière dont certains cinéastes ont pu s’approprier Shanghai et Hong Kong dans leurs films. Ces trois parties permettent d’aborder les nombreux rapports entre villes et cinéma sous des aspects différents et complémentaires.

L’AFEC – Quelles sont les sources que vous avez utilisées ?

  • CF –J’ai travaillé à partir d’un large corpus de films. Les plus difficiles d’accès ont été les films shanghaiens des années 1930 et 1940 et les films hongkongais des années 1950 à 1980 que j’ai pu trouver lors de mes recherches en Chine, en plus des films américains et des films chinois plus récents distribués en France comme ceux de Lou Ye, Wong Karwai et Johnnie To, trois réalisateurs qui font l’objet de chapitres particuliers. Une part importante des films abordés, en particulier les films hongkongais des années 1950/1960, ceux des principaux réalisateurs du studio MP&GI, Evan Yang, Tang Huang et Yue Feng, mais aussi les films des studios Phénix et Great Wall, n’avaient jusqu’ici fait l’objet d’aucune étude en France. Les films shanghaiens des années 1930/1940, ceux de Sun Yu, de Wu Yonggang, de Yuan Muzhi ou de Sang Hu, ont plus attirés l’attention des chercheurs français. J’y avais consacré ma thèse sur le thème du passage du muet au parlant dans le cinéma chinois. L’ouvrage est aussi inspiré des nombreux textes parus sur les rapports entre villes et cinéma, par exemple l’encyclopédie La Ville au cinéma dirigée par Thierry Jousse et Thierry Pacquot , et sur la mutation des villes chinoises depuis les années 1990, par exemple le dossier de la revue Perspectives chinoises intitulé La ville, laboratoire de la Chine de demain .

L’AFEC – Avec vous pu échanger avec des réalisateurs chinois ou des maisons de productions chinoises ?

  • CF –Lors de mes études à l’Académie du cinéma de Pékin et depuis le début des années 2000, j’ai eu l’occasion de rencontrer à plusieurs reprises quelques-uns des principaux réalisateurs chinois, en particulier Lou Ye, Jia Zhangke, Wang Xiaoshuai et Wang Bing, qui représentent dans leurs films les villes chinoises de multiples manières. J’avais par ailleurs réalisé un entretien avec Lou Ye intitulé Le Shanghai de Lou Ye, publié dans la revue Monde chinois en juin 2009, dans un dossier spécial consacré au cinéma chinois, et qui abordait notamment les questions de la représentation du Shanghai des années 1930 dans les films.

L’AFEC – Avons-nous des exemples de films produits à Shanghai et à Hong Kong qui n’ont pas été autorisés à être produit en raison du sujet abordé ? La critique, publiée dans les journaux, gazettes locales, à t’-elle un pouvoir équivalent de celle qui se développe dans le monde occidental ?

  • CF –La censure existe toujours dans le cinéma en Chine. Les réalisateurs qui sont apparus au début des années 1990, la « génération urbaine » qui représente le plus l’envers du décor de la mutation des villes chinoises des 25 dernières années, Jia Zhangke, Lou Ye ou Wang Xiaoshuai, ont dès leurs débuts rencontré des problèmes avec la censure. Leurs films ont pour la plupart été interdits de diffusion officielle en Chine. A Hong Kong au contraire, les réalisateurs ont bénéficié d’une plus grande liberté et, jusqu’à la rétrocession du territoire à la Chine en 1997, les contraintes étaient plus d’ordre commerciales que politiques. La situation a évolué autour de 1997 avec le rétrécissement du marché hongkongais en crise et les perspectives d’un accès plus facile au public chinois. Les coproductions se sont multipliées, permettant au cinéma hongkongais de retrouver une dynamique, mais au prix d’une auto-censure pour respecter les exigences des autorités chinoises.

L’AFEC –La critique, publiée dans les journaux, gazettes locales, à t’-elle un pouvoir équivalent de celle qui se développe dans le monde occidental ?

  • CF –La situation de la critique est très différente en Chine et à Hong Kong. En Chine, les revues de cinéma restent très contrôlées et ne peuvent évoquer que les films distribués officiellement. Les autres films chinois n’ont même pas le droit d’être cités ! Des critiques indépendantes ont cependant pu se développer grâce à des réseaux parallèles et à internet. A Hong Kong, les critiques de cinéma et la presse en générale bénéficient d’une plus grande liberté et sont donc plus comparables à ce qui se fait en Europe ou aux Etats-Unis.

L’AFEC – Des films comme Tales of the City de Li Pingqian en 1954 parlant des problèmes de surpopulation à Shanghai à t’il eut un quelconque impact sur la réalité sociale ?

  • CF –A Shanghai comme à Hong Kong, ce sont plutôt les réalités sociales et urbaines qui ont eu un impact sur les films, en tout cas les films abordés dans l’ouvrage. Les choses sont différentes par exemple pour les films en costumes de la Shaw Brothers. Les films shanghaiens des années 1930/1940 et hongkongais des années 1950 à 1980 qui représentent les deux villes prennent en compte d’une façon plus ou moins réaliste ces réalités sociales, les problèmes de logement mais aussi de chômage et les évolutions qui ont lieu dans les modes de vie.

L’AFEC – Il est très intéressant de constater au milieu du 20e siècle la condition éphémère des studios de cinémas dans ces deux grandes villes de productions. Les anciens plateaux de productions à Shanghai et à Hong-kong tels que la MP&GI ou la Great Wall ont-ils été conservés depuis leurs fermetures ?

  • CF –Il ne reste pratiquement aucune trace de ces studios aujourd’hui. Shanghai et Hong Kong ont subi trop de changements pour qu’ils soient préservés. Même les fameux studios Shaw Brothers de Clear Water Bay ont été délocalisés à Tseung Kwan O. En revanche, certaines sociétés hongkongaises des années 1950/1960 exercent encore des activités, notamment la Great Wall et la Phénix qui ont fusionné au début des années 1980 pour donner naissance à la Sil-Metropole Organisation, qui produit toujours des films, par exemples Hero (Yingxiong, Zhang Yimou, 2002) ou The GrandMaster (Yi dai zong shi, Wong Kar-wai, 2013).

L’AFEC – Nous parlons dans votre livre de deux villes qui petit à petit trouvent leurs identités dans la réalisation de films. Avec le développement de Pékin et de la Chine continentale comme nouveau centre du cinéma Chinois, nous pouvons supposer que dans les prochaines décennies, les plateaux de tournages vont de plus en plus s’ouvrir dans plusieurs villes chinoises (ex : Xi’an, Wuhan…). Le monopole de Shanghai et Hongkong s’estompera-t-il ?

  • CF –Shanghai et Hong Kong n’existent déjà plus comme centre du cinéma chinois, même si des films continuent d’y être tournés ! C’est Pékin qui est progressivement devenue depuis le début des années 1990 le nouveau centre du cinéma chinois, avec les studios de Pékin mais surtout avec de nombreux films indépendants de fiction et des documentaires qui ont pris la ville comme décor principal. D’autres villes comme Chengdu ou Chongqing ont aussi attiré l’attention des réalisateurs comme Jia Zhangke, sans devenir des centres de production importants. Un nouveau studio, « le plus grand du monde », est par ailleurs en cours de construction à Qingdao, grande ville portuaire située entre Pékin et Shanghai, dans la région du Shandong. Le projet lancé par le groupe Wanda et son dirigeant Wang Jianlin, aussi propriétaire d’un vaste réseau de salles de cinéma en Chine et aux Etats-Unis, a pour ambition de faire du studio et de la ville de Qingdao le « nouvel Hollywood ».

L’AFEC – A la lecture de votre bibliographie, il semble que ce type d’ouvrages scientifiques est assez rare. Sur quel projet travaillez-vous depuis la parution de cet ouvrage ? Avez-vous pour projet la traduction de ce travail en Chinois ou en Anglais ? Comment peut évoluer l’étude de l’histoire du cinéma chinois en France ?

  • CF –Il existe de nombreux textes sur les rapports entre villes et cinéma et sur la mutation des villes chinoises depuis les années 1990. Il existe aussi quelques textes sur les rapports entre Shanghai ou Hong Kong et le cinéma, en français et en anglais. Je cite une grande partie de ces textes car ils ont fortement inspiré mon travail. En revanche c’est vrai qu’aucune étude approfondie n’avait jusqu’ici été consacrée aux rapports entre Shanghai, Hong Kong et le cinéma, et les échanges entre les cinémas shanghaien et hongkongais de la manière dont je l’aborde. Je continue de travailler sur ce thème des rapports entre villes et cinéma, sur Shanghai et Hong Kong, mais aussi sur d’autres villes comme Taipei, Pékin ou Singapour. L’idée du métissage dans le cinéma m’intéresse aussi beaucoup. Savez-vous que dans le cinéma de Singapour des années 1950-1960 travaillaient ensemble des producteurs chinois, des réalisateurs indiens et malaisiens, et des acteurs indonésiens ?

Propos recueillis par Arnaud Bertrand


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