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De proche en proche - entretien avec I. Thireau

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Entretien réalisé en mars 2013 avec Isabelle Thireau (directrice de recherches, CNRS/EHESS), suite à la parution aux éditions Peter Lang de son ouvrage (dir.) De Proche en proche, ethnographie des formes d’association en Chine contemporaine.

L’ouvrage présente les contributions d’auteurs venus de champs disciplinaires distincts et nourris de terrains d’enquête très variés. Autour de quelle interrogation principale se sont-ils retrouvés ?

L’idée de ce livre est venue de discussions avec des collègues chinois, sociologues pour la plupart. Engagés dans des enquêtes de terrain très différentes, nous observions tous des processus d’association, d’alliance, de coordination à la fois dynamiques et variés au sein de la société chinoise. Mais ces processus étaient souvent éphémères, peu stabilisés, ou en voie d’institutionnalisation. En tous cas, ils ne relevaient pas d’une forme juridique clairement établie et étaient difficiles à analyser selon les paradigmes souvent utilisés pour désigner le « social », le « collectif » : l’essor d’une société civile, la création d’organisations non-gouvernementales, le déroulement d’actions collectives. Nous avons donc préféré emprunter le terme d’Hannah Arendt, qui parle d’action concertée, et qui définit le pouvoir précisément comme la capacité des hommes à agir de façon concertée. Mais si cette expression nous était utile, car elle nous permettait de mettre à distance des concepts forts mais un peu écrasants comme ceux de « mouvements sociaux » ou d’ « associations non-gouvernementales », nous l’avons quelque peu détournée, évoquant non pas des initiatives publiques, conscientes et de grande envergure, mais des moments de coordination entre les individus beaucoup plus quotidiens, circonscrits, mineurs si l’on veut. Après de nombreuses discussions, nous avons adopté le terme chinois de 连接 pour définir le type de processus que nous voulions saisir. En laissant le champ très ouvert : il ne s’agissait pas de partir de formes sociales connues et identifiées mais d’essayer d’appréhender des moments d’association, de connexion, d’agir ensemble. Puis, chacun a choisi un lieu d’enquête. Je ne peux pas les citer tous ici. Signalons cependant que les huit textes ici réunis couvrent une large temporalité : le premier texte (Chang Shu) analyse l’isolement et l’atomisation qui étaient ceux des paysans de Dazhai pendant les années 1970, alors que le dernier (Wang hansheng et Wang Yige) étudie le mode d’évaluation des fonctionnaires qui existe aujourd’hui, et la façon dont il oriente les interactions entre administrateurs et administrés (et les alliances qui en découlent de part et d’autre). Signalons également que les contributions rassemblées portent sur la Chine rurale comme sur la Chine urbaine.

Qu’est-ce que les différentes actions concertées présentées dans l’ouvrage nous révèlent de la société chinoise contemporaine ?

Il est difficile de répondre à cette question en quelques lignes. Une fois encore, il peut être utile de citer Hannah Arendt : « Se lier et promettre, s’associer et signer un contrat.[…], quand les hommes réussissent à conserver intact le pouvoir jailli entre eux au cours d’une action particulière quelconque, c’est déjà engager le processus de fondation.[…] Il y a dans la capacité de faire des promesses et de les respecter un élément de la capacité de l’homme à bâtir un monde. J’aimerais penser que ce livre donne un peu à voir le monde que les individus bâtissent aujourd’hui en Chine, par les promesses et engagements qu’ils se font, par les obligations qu’ils se reconnaissent, par les actions qu’ils entreprennent ensemble, quel que soit de degré de visibilité ou le degré d’institutionnalisation qu’elles connaissent. Les moments de face-à-face et d’interaction observés sont très variés, qu’il s’agisse par exemple du pacte secret conclu par les paysans de Xiaogang dans l’Anhui en vue de redistribuer les terres collectives (Hua Linshan), de la création d’un musée privé par des habitants du district de Yanchuan dans le Shaanxi (Caroline Bodolec), ou des alliances conclues à la faveur d’élections villageoises (Liu Xiaojing). Et nous ne portons pas sur eux d’appréciations, positives ou négatives. Mais les textes ici rassemblés montrent que ces moments, souvent ignorés de la littérature, contribuent à confectionner aujourd’hui le tissu de la société chinoise. Ils permettent en effet l’expression et la reconnaissance mutuelle d’une forme d’intersubjectivité qui oriente en retour les moments de coordination analysés, même si elle les déborde.

De ces actions collectives, peut-on percevoir la relation qui se joue aujourd’hui entre la société civile chinoise et les pouvoirs publics ?

Même lorsque les moments d’association observés ne s’inscrivent pas directement dans la sphère politique, ils sont contraints par la dimension politique. Sinon, comment expliquer, par exemple, le recours fréquent à des répertoires d’action non politiques pour pouvoir agir sans être confronté à la puissance publique, comme lorsque les centaines de résidents d’une action collective à Shenzhen convoquent un rassemblement sur la place publique en appelant officiellement à une simple prière commune (Brenda Liu Chun) ? A l’inverse, les interactions analysées contribuent, selon des cheminements divers, à la construction d’une subjectivité politique, par les formes d’apprentissage, de jugement et d’imagination qu’elles impliquent. Une subjectivité politique qu’illustre, par exemple, la contribution d’Elisabeth Allès, à qui ce livre est dédié, qui porte sur les figures associatives plurielles adoptées par des Hui et des Ouïghours installés à Canton ; ou l’analyse des développements d’une association créées par des migrants dans la banlieue de Pékin (Isabelle Thireau). De façon plus concrète, toutes les contributions réunies dans cet ouvrage soulignent le caractère difficile, fluctuant, aléatoire des relations instaurées avec les pouvoirs publics par ceux qui tentent de s’associer ou de coopérer, des relations marquées par des figures complexes faites à la fois d’hostilité et d’interdépendance. « Les relations avec le gouvernement, c’est comme si on marchait sur l’arête d’une montagne », dit le dirigeant d’une association locale de patrimoine. « Mais il faut que tu imagines une arête tellement étroite qu’on ne peut pas être deux à avancer côte à côte ». Mais ces textes soulignent également comment, en prenant les pouvoirs publics au mot, en associant autrement situations particulières et engagements publics, en réinterprétant les formes générales partagées, légitimes, incontestables, ceux qui se coordonnent parviennent, en dépit des représailles subies, et de façon souvent invisible, à contraindre et à réorienter en partie l’action de ceux qui les gouvernent.

Isabelle Thireau (dir.), De Proche en proche, ethnographie des formes d’association en Chine contemporaine, Peter Lang, 2013.


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